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La crème anglaise
Radiohead sort un sixième album très abouti. Le plus beau.
Quinze années d’exigence, et le quintet d’Oxford a bousculé le rock. Avec ambition, “Hail to the thief” consacre une musique plus libre, moins intello, et cimente l’œuvre du groupe. Eternel insatisfait, Radiohead poursuit sa quête de l’inaccessible étoile. Il sourit. Et même, à deux ou trois reprises, il rit ! S’agis-sant de n’importe quelle autre pop star, l’information serait d’une totale banalité. Mais celui qui est assis là, d’humeur légère, c’est Thom Yorke, le chanteur et leader de Radiohead. Soit la figure la plus introvertie, la plus ténébreuse du circuit rock moderne. Une sorte d’anti-pop star. Qui n’a jamais joué le jeu du show-business. N’a jamais fait aucun effort pour plaire. Et il sourit, donc. Tranquille, détendu. Comme on ne l’avait jamais vu sourire. Ni en concert (trop de tension, trop d’électricité) ni dans l’exercice du « service après-vente » - ces rendez-vous avec la presse qui accompagnent la sortie de tout nouveau disque, obligation mercantile qu'il a plutôt pris l’habitude de fuir. Il sourit, on s'en étonne. A-t-il appris à maîtriser ses états d’âme, lui, l’éternel tourmenté, l’hypocondriaque à la timidité légendaire ? A-t-il trouvé... la paix ? Ou bien est-ce tout simplement qu’il est particulièrement heureux de Hail to the thief, le sixième album de Radiohead ? Avril 2003, nous sommes à Oxford, cette drôle de ville musée du centre de l’Angleterre où l’histoire atypique de Radiohead a débuté voici presque quinze ans. Oxford, que Thom Yorke (34 ans) et les siens ont longtemps dit haïr avant de se rendre à l’évidence : cette ville un peu fanée, figée dans le temps, c’est chez eux, leur home, leur base arrière. « On passe sa vie à dire qu’on va partir et puis, un jour, on comprend qu’on ne le fera jamais, que les racines, les amis, la couleur du ciel, que tout ça a de l’importance. Alors on finit par se détendre... Et par aimer sa ville et le genre de vie qu’on y mène. » Et la vie qu’ils y mènent est toute tournée vers la musique ; une vie sans paillettes, presque banale, si ce n'est qu’elle gravite obsessionnellement autour de ce projet commun qui les anime depuis le premier jour : « Nous avons toujours dit que nous voulions être un groupe qui compte, un des meilleurs au monde. » Alors Radiohead s’est donné les moyens. S’achetant une maison puis une autre, plus grande, puis un studio Y travaillant douze heures par jour, des mois durant, pour chaque disque. Tout en renonçant aux privilèges habituellement goûtés par les icônes du rock. « Je sais que les stars “normales” vivent sous le soleil et dans les palaces, sont en vacances et font la fête la moitié de leur vie, mais, moi, je ne peux pas. Je suis un mec simple, avec des plaisirs simples. » Comme écrire. Travailler. Lire, s’instruire, s’informer. Et recommencer... Travailler toujours plus, sans relâche. Mettre la barre toujours plus haut et tout transformer en musique, en chansons, « même mes obsessions, mes inquiétudes, mes difficultés à accepter le monde tel qu’il est : j’ai toujours tout mis dans mes mélodies et dans mes textes ». C’est comme ça depuis 1984, date à laquelle Thom Yorke, garçon sage élevé dans un milieu plutôt bourgeois, a quitté son lycée (privé) en écrivant à l’encre rouge sur le bulletin scolaire l’interrogeant sur ses souhaits pour l’avenir : «Je veux devenir pop star. » Ce qu’il est effectivement devenu, à sa façon. Sans concessions, sans compromis. Mais au prix d’immenses efforts : artiste doué mais laborieux. « C’est vrai que nous sommes des bosseurs un peu frustes, mais j’assume ce trait de caractère, important pour comprendre notre parcours. Ceci dit, les années passant, on devient plus légers, moins cérébraux, moins inquiets de tout. » Au départ, Radiohead (formation effective en 1992, après quelques années de tâtonnement sous le nom d’On A Friday) n’avait rien du groupe flamboyant et fier d’aujourd’hui. Physiquement, déjà : lui devant, freluquet blondinet ouvertement complexé (à cause de sa petite taille et d’un problème à un œil, objet de multiples railleries lorsqu’il était enfant), et eux derrière - deux guitaristes, un bassiste, un batteur, vrais amis à-la-vie-à-la-mort -, quasiment transparents. Musicalement, rien d'exceptionnel non plus à proposer, si ce n’est une chanson, écrite très tôt, Creep (voir encadré) : un puissant brûlot rock qui deviendra d’abord un hit aux Etats-Unis, en 1992, avant d’enflammer toute l’Europe. « Très tôt, j'ai appris à ne plus lire et à ne plus écouter tout ce qu'on disait et écrivait sur nous, sur moi. Le succès peut rendre dingue, et, moi, je n’avais vraiment pas besoin de le devenir plus... Il fut un temps où je doutais tellement de moi-même que je n’aurais pas supporté de lire la moindre ligne mettant en doute ma sincérité. » C’est en 1995 que le groupe décolle artistiquement, trouvant enfin sa voie - entre U2 (pour l’emphase), les Smiths (pour le romantisme) et les Pixies (pour la douce hystérie). Avec l’album The Bends, Radiohead se libère. Sa musique s’étoffe, devient plus ample, plus audacieuse, le groupe n’hésitant plus à maltraiter ses propres chansons, leur imposant syncopes, cabrures et autres embardées décoiffantes. Désormais, Yorke a compris que c’est en puisant un peu partout - dans le rock haut en couleur des années 70 pour la matière fondamentale, dans le jazz émancipé pour l’air frais, chez ses contemporains pour la rage électrique - qu’il inventera sa propre marque de fabrique. Ses textes, eux aussi, passent un cap : laissant tomber les livres de Joyce, Camus et Kundera, où il puisait ses thèmes favoris (l’aliénation, l’inadéquation au monde, la paranoïa, l’irrésolution...), Yorke se met à noircir des carnets entiers de notes dictées par sa seule conscience - et parfois par ses pulsions mortifères. Sinistre, la musique de Radiohead ? Jamais, car elle est illuminée, chance suprême, par la voix de velours de Thom Yorke, d’une finesse et d'une intensité rares, et d’une intimité toujours profonde et dérangeante. Disque après disque, Radiohead progresse. Dans la dou- j leur, certes, mais en s’offrant quand même, chemin fai- I sant, quelques vrais moments de grâce, notamment sur OK Computer (en 1997), leur plus gros succès corn- j mercial (six millions de copies vendues). « Je n’écoute • jamais nos anciens disques, mais je sais qu’ils portent les traces de nos progrès constants », commente aujourd’hui Thom, redevenu pudique. Groupe laborieux, certes, mais sacrément gonflé ! Il y a trois ans, alors que tout le monde attendait un nouveau disque de rock massif, simple et efficace qui enfoncerait le clou, Radiohead publie, à quelques mois d’intervalle, deux albums complexes et marginaux : KidA et Amnesiac, des disques qui font la part belle aux machines - samplers, boîtes à rythmes, ordinateurs - et mettent à rude épreuve son esthétique rock habituelle. « Ces deux disques-là n’étaient qu’un passage, une étape : ils avaient surtout pour but de nous faire réfléchir à notre propre avenir. » N’empêche que la critique et les fans restent un peu sur leur faim. Inquiétude : Radiohead allait-il choisir l’expérimentation pour seule destination, au détriment du beau, de l’émouvant ? En 2003, le doute est levé : Radiohead, qui avait plus d’un tour dans son sac, a évité le cul-de-sac. « Après ces deux disques expérimentaux, j’ai senti, comme une évidence, qu’il nous fallait enregistrer un nouvel album plus rock, plus radical et dur, en rupture avec les climats de Kid A et d'Amnesiac. Un soir, ma petite amie m'a dit : “Pourquoi ne laisses-tu pas la musique sortir d’elle-même en arrêtant de trop réfléchir ? Tu verras bien ce qui se passe !” Et j’étais d'accord avec ça, ça me plaisait. Alors, j’ai commencé à avancer, mais sans avoir . l’impression de travailler. C'était une écriture presque inconsciente, facile... Après quelques semaines, j'ai donné mes brouillons de chansons aux membres du groupe, et ils m’ont demandé un peu de temps pour s’y plonger tranquillement. » Les semaines passent, Thom Yorke attend le verdict, « prêt à tout reprendre à zéro ». Lorsque enfin ses amis le convoquent dans leur studio de répétition, c’est pour lui jouer l’ensemble de ses nouvelles chansons, assimilées, adoptées, adaptées ! «J’étais fou de joie ! Ils avaient tout préparé sans me le dire, et, moi, je n'avais plus qu'à chanter. » Toutes affaires cessantes (une nouveauté pour ces grands angoissés rarement pressés de passer à l’acte), Radiohead entre en studio. Sept semaines au total, entre Angleterre et Californie, « avec énormément de travail abattu les quinze premiers jours, peut-être les plus beaux de notre vie ensemble » ! Maintenant, et après écoute multiple du brillantis-sime Hail to the thief, on sait pourquoi il sourit, le Thom Yorke d’aujourd’hui. Pêle-mêle : parce qu’il est fier de son disque, le plus beau de son groupe. Parce qu’il y chante mieux que jamais. Et aussi, on le devine, parce qu’il pense sans cesse à son fils (2 ans) - «Je suis encore plus appliqué et inspiré depuis qu'il est là ! » - et sans doute aussi à tous ces copains d’enfance qui se moquaient parfois de son œil mal foutu et à qui il devait une revanche. « Je suis fier du chemin parcouru, dit-il en s’excusant à moitié. Aujourd'hui, tout fonctionne, tout s'emboîte, le puzzle est en place, à peu près. Vous savez, j'ai beaucoup écouté les Beatles ces derniers mois et j’y ai encore appris des choses : la nécessité d’écrire des choses concises, un thème, un couplet, un refrain, et tout est dit ! Avec Nigel [Godrich], qui produit nos disques depuis 1997, nous nous répétons souvent cette phrase : “En studio, fais ce que tu veux, mais surtout fais-le vite !" Or cette concision, cette précision dans les gestes et les choix, je la ressens aussi dans ma vie de tous les jours. Avec un plaisir immense. » Le besoin d’aller vite, sans réfléchir, voilà ce qui manquait aux derniers disques de Radiohead, voilà ce que le groupe a retrouvé au moment d’enregistrer Hail to the thief. Cette fois, les Anglais mélangent tout, tous les parfums, tous les outils, passant sans cesse de la rêverie à la colère, de l'épure à la grandiloquence - tentations psychédéliques et bruitages électroniques inclus. Ainsi sur 2 + 2 = 5, le morceau fiévreux qui ouvre l’album - « Ça faisait longtemps qu’on n’avait plus joué aussi librement ! » - et sur l’extraordinaire A wolfat the door qui referme le disque après une heure d’aventures en stéréo. « Vous aimez A wolf at the door ? Cette chanson a failli ne pas être sur le disque, nous la trouvions trop perturbante. C’est pour moi comme un cri d’alarme, un appel : avons-nous conscience du monde que nous allons laisser à nos enfants ? Allons-nous laisser ce monde, notre monde, se casser sous nos yeux ? » Hail to the thief est plus qu’un « grand disque ». C’est l’album qui cimente l’œuvre du groupe, le chapitre qui donne sa force à tout le roman. Depuis la fin des années 90, Radiohead est la preuve en chair et en notes que la musique innovante ne s’invente pas que dans les clubs de l’ultra-underground, qu’elle peut être accessible à tous. Voilà un groupe qui ne prend pas son public pour un troupeau de courtisans conquis d’avance, un groupe qui refuse le surplace et la facilité, qui se lance (et vous lance) des défis. La musique de Radiohead, plus que toute autre dans le rock à gros tirage, demande un effort de l’auditeur, une disponibilité, un investissement. On peut choisir de la rejeter - beaucoup reprochent à Radiohead son côté trop cérébral -, mais pour qui a la chance de se laisser gagner par les mélodies à vif de Thom Yorke et par son chant de possédé, le plaisir est sans fin. Hail to the thief sera-t-il un succès commercial ? Yorke dit qu’il s’en moque (un peu), et on le croit. Pour lui, l'essentiel est ailleurs, plus loin, dans ce futur déjà proche qu’il a hâte de visiter avec sa guitare, ses synthés et ses amis. On lui demande où va Radiohead, il répond qu’il l’ignore, que tout ce qu’il sait, c’est que « le groupe n’est pas à son sommet ». Ajoutant dans un dernier sourire : « Je suis persuadé que nous sortirons de meilleurs disques que celui-là. » • |





